Séries Watching

[TV] Sériephilie à la française : 1992-2012

La sériephilie est certes devenue très populaire en France avec l’avènement de l’internet haut-débit et des réseaux P2P mais aussi via, on l’oublie souvent, une meilleure exposition télévisuelle, elle n’a néanmoins pas attendu la technologie 2.0 pour apparaître. Avec ce billet, on va tenter un petit retour historique (non exhaustif) là dessus et un état des lieux.

Un bref rappel historique d’abord. En gros, les pays anglophones et la France ont démarré la production de séries télévisées après la 2nde Guerre Mondiale : si elles étaient au début en France une accroche parmi les variétés ou l’information pour convaincre le public de la nécessité de posséder un poste de télévision chez soi (pour regarder Les 5 Dernières Minutes, Zorro, Chapeau Melon et Bottes de Cuir ou encore Thierry La Fronde), au milieu des années 70 la critique a commencé à avoir la dent dure envers les fictions télévisuelles, en particulier américaines, les considérant comme un genre mineur, à vocation commerciale et souvent de bas niveau intellectuellement parlant (le tout parfois recouvert d’anti-américanisme certain).

Les chaines hertziennes ont malgré tout profité à fond du relatif faible coût de ces “produits” télévisuels pour remplir leurs grilles (notamment par le biais de rediffusions régulières). Fin des années 80 et début des années 90, les “petites” chaines de l’époque qu’étaient M6 et La 5 (celle de Berlusconi) ont permis de découvrir et redécouvrir de très nombreuses séries comme Star Trek, K2000, Supercopter, Twin Peaks, La Quatrième Dimension, Mike Hammer, La Belle et la Bête, etc là où les “grandes” chaines se concentraient plutôt sur des productions françaises au format du prime-time français (90 mn comme Navarro, Julie Lescaut, Maigret, etc) ou des soaps américains comme Dallas, Côte Ouest ou… Les Feux de l’Amour. A cette époque, la VHS balbutiait à peine et véritablement seules les chaines de télévision pouvaient permettre d’accéder à ce genre de fictions, assez suivies mais peu considérées.

Il sera sans doute difficile pour les générations suivantes (ou pour ceux qui ont la mémoire courte) d’imaginer un monde où la culture audiovisuelle “gratuite” (la redevance existait déjà depuis 1933, pour les postes de radio à l’époque) ne passait quasiment que par le “robinet” télévisuel mais en effet, les chaînes françaises étaient les seules détentrices du pouvoir de diffusion de ces oeuvres spécifiques (et conçues pour elles, il ne faut pas l’oublier) et les diffusaient à leur convenance, des années après parfois, en bouche-trou ou dans le désordre par moment. L’information sur les productions américaines était d’ailleurs quasi-nulle à part quelques mentions éparses dans la presse cinéma (et encore plutôt dans les magazines traitant des films de genre comme L’Ecran Fantastique ou Mad Movies) ou discrètement dans les Télé7Jours et autres TéléLoisirs. C’est durant les années 90 qu’un premier cap va être franchi et qui va lancer la sériephilie que je qualifierai “de masse”.

Si l’excellent fanzine (puis magazine) Génération Séries débute en 1991 et la très bonne émission sur Canal Jimmy, Destination Séries, animée par Jean-Pierre Dionnet et Alain Carrazé (l’une des références sur le sujet en France) en 1992, annonçant les prémisses d’un changement de statut des séries télé en France. C’est il y a 15 ans, entre 1994 et 1996, que le virage va être pris de manière notable. Après un progressif retour des séries télévisées un soir ou deux en semaine sur les chaines hertziennes, X-Files (Aux Frontières du Réel) et E.R. (Urgences) vont créer la différence. La première va générer autour d’elle une base de fans et un buzz important autour de ses théories du complot et créera de multiples magazines spécialisés estampillés séries mais souvent “people spécial X-Files”. L’autre va faire bouger les lignes du service public : en effet, France Télévisions était jusque là très hostile aux séries américaines sur son antenne privilégiant généralement des séries européennes (dont le “fameux” Inspecteur Derrick) alors retrouver une série américaine en prime-time : quelle révolution ! Parallèlement à cela, le câble via Canal Jimmy et Série Club fait évoluer ses grilles et propose les séries dont les grandes chaînes ne voulaient pas avec notamment des séries de niche comme les spin-offs Star Trek ou les séries HBO/Showtime mais également le démarrage du phénomène Friends.

Surfant sur les succès de X-Files, Friends puis aussi très rapidement de Buffy The Vampire Slayer, les chaines de télévision trouvent le filon et multiplient les diffusions de séries. On peut se souvenir des Samedis Fantastiques ou de la Trilogie du Samedi Soir (copie de la “thrillogy” de NBC) de M6 mais même TF1 a proposé une soirée de ce type avec la combinaison de Picket Fences (bien !), Walker Texas Ranger (argh !) et de Les Dessous de Palm Beach (re-argh !) les vendredis soirs en 1997. De même, M6 n’hésitera pas à créer des “soirées spéciales” autour de séries qui marchent sur son antenne comme une consacrée à Code Quantum un samedi soir avec des épisodes marquants de la série. Elles diminuent progressivement la quantité de rediffusions au profit de la multiplication de séries à toute heure (laissant d’ailleurs aux chaines du cable et satellite des miettes ou des rediff’ alors qu’elles avaient participé à la formation de ce buzz sériephile grâce à des politiques éditoriales en terme de séries parfois audacieuses). Le démarrage de la diffusion d’internet et par là même d’échanges entre fans, d’avis et d’informations (comme des guides d’épisodes, etc) ainsi que le merchandising à outrance accélère le phénomène (je dois avouer que si les mugs Buffy me laissaient de marbre, j’avais été bien content d’avoir une revue VF Star Trek Magazine à l’époque).

Au bout de quelques années, il y aura de la casse (disparition du magazine Générations Séries à cause de la concurrence d’autres mags plus racoleurs et des sites web balbutiants, disparition de l’émission Destination Séries en 2002, arrêt de certaines collections d’ouvrages traitant de ce type de sujet comme Le Guide du Téléfan ou Huitième Art Editions par exemple…) mais également de belles évolutions comme la progressive maturité d’un marché des supports vidéo : les VHS unitaires peu remplies, encombrantes et coûteuses (pour mémoire les 5 premières VHS de Star Trek La Nouvelle Génération contenant grosso modo l’équivalent d’une dizaine d’épisodes revenaient neuves à environ 600 FF soit 90 € actuels) ont laissé place d’abord à des DVD unitaires proposant la VOST en bonus, puis aux coffrets de saison en 2 parties avant d’arriver à la norme actuelle d’une saison de 24 épisodes à 30-40 €, soit 20% du prix des premières éditions VHS avec VOST et parfois bonus en prime…

Au milieu des années 2000, le passage généralisé en France à l’ADSL fait d’internet, non plus un simple vecteur publicitaire ou un espace de discussion “bon enfant”, mais un concurrent aux diffuseurs et aux éditeurs vidéos. Oubliée la dizaine de minutes pour obtenir une simple image de sa série préférée, on se retrouve via le P2P à avoir à disposition de plus en plus rapidement les épisodes de ses séries préférées, en version originale sous-titrée (chose que les chaines de TV ne proposait pas encore). Et de nouvelles séries en profiteront : Lost, 24, Heroes, etc… Laissant plus ou moins faire, ou ne jaugeant pas encore le phénomène grandissant, les diffuseurs s’en sont même parfois servi pour tester le marché tant que celui-ci progressait. Par ailleurs, il faut bien reconnaître que les moyens techniques se démocratisant, ils ont progressivement développé leurs offres dans le bon sens en identifiant des demandes du marché via les exigences des fans sur cette offre pirate : la Version Multilingue pour les chaînes de télé (pas systématique néanmoins à ma connaissance), la VoD (encore complexe mais plus rapide en terme de diffusion avec des séries à peine diffusées aux USA en VOST et exploitant à merveille le “pouvoir de la flemme” vis-à-vis des supports physiques), la télévision de rattrapage qui permet pendant une semaine de ne pas dépendre des horaires de diffusion des chaînes, etc.

Les fans comme les simples amateurs de séries ont, pendant quasiment une décennie, une dose de séries sur demande, gratuite et illégale : le temps de fixer des habitudes de visionnage de manière durable… Malheureusement, le législateur et les ayant-droits se réveillent désormais fin des années 2000 et basculent vers un mode répressif. Parfois de manière maladroite et un peu ridicule (HADOPI) ou parfois de manière beaucoup plus directe (la récente “affaire” Megaupload), les utilisateurs commencent à être impactés par la répression dans le domaine.

Je doute fort que les “pirates avertis” changent désormais de manière drastique leurs habitudes. Ils ont toujours navigué de services en services au gré des fermetures ou de l’augmentation du risque d’utilisation de certaines méthodes (P2P via Kazaa, eMule, Torrent / Direct Download / Streaming) mais par contre le terreau de sériephiles “non-technophiles” ou les fans qui animent des sites consacrés au sujet risquent en revanche de se voir un peu “coincé” par un accès plus limité à l’objet de leur passion, le risque d’en parler trop tôt et donc d’attirer l’attention, et plus sournoisement la baisse de leur audience qui peut s’avérer démotivante sur le long terme. Il y a de fortes chances que d’ici 2-3 ans le paysage sériephile français évolue à nouveau, soit en rééquilibrant le poids du piratage via “la peur du gendarme” et des ripostes virulentes envers les services permettant les pratiques illégales, soit en développant ce vieux serpent de mer qu’est la licence globale. Ou en prenant une toute autre voie : bref, les scénaristes de cette épopée à épisodes restent inventifs dans l’art du cliffhanger… 😉

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2 thoughts on “[TV] Sériephilie à la française : 1992-2012”

  1. J’ai trouvé l’article intéressant ! Je dois pas traîner dans les bons coins mais je vois rarement des gens s’atteler à l’univers des séries TV d’avant les années 2000 à part pour parler des connus. Surtout en France.

    Par contre je ne pense pas que la répression sur les sites de téléchargement bouleversera les sphère sériephilique, de même que pour le cinéma, la musique ou les jeux vidéo. Les gens téléchargeront un peu moins illégalement (et peut-être un peu plus légalement) jusqu’à ce qu’ils trouvent une nouvelle alternative.

    Par contre, quel impact a exactement le téléchargement sur les séries TV ? Contrairement à un film, un jeu ou un album, la série TV ne se vend pas aux téléspectateurs directement mais à une chaîne de TV en premier lieu. Est-ce que les audiences des séries (les séries hein, pas la TV en général) à chuter depuis le P2P/Streaming/MU ? Est-ce qu’HBO aux US a perdu des abonnés ? Et combien représentent les ventes des DVD/BR dans ce que rapport une série par rapport à la diffusion TV ?
    Et puis dans la même décennie où le téléchargement prend son envol, les séries TV récupèrent des scénaristes parmi ce qu’il y a de mieux à Hollywood et adoptent des techniques (cadrages, lumières etc.) du cinéma. Est-ce que la hausse de qualité a changé également quelque chose sur ce que rapport les séries ?

    1. Personnellement à part des souvenirs de télé de quand j’étais gamin, je me suis mis à suivre l’actualité des séries juste avant l’arrivée de X-Files soit 92-93 (en même temps que je me suis intéressé au ciné en fait) donc le pré-2000, je l’ai constaté en « live ». Et j’ai donc gardé la documentation de l’époque (difficile de trouver désormais bcp d’info FR sur les vieilles séries de Steven Bochco par ex. aujourd’hui). ^^

      Je ne disais pas que la répression allait bouleverser le système de conso des séries actuel, mais je m’interrogeais plutôt sur les conséquences en France de cette tendance à long terme. Les pirates pirateront toujours, mais les aficionados pas spécialement technophiles vont ils continuer à prendre le risque et vont ils continuer à suivre avec le même intérêt leurs séries et leurs actualités ?

      Le changement des années 2000 c’est que les producteurs ont commencé à exploiter leurs licences sur d’autres supports et que désormais tout sou est bon à prendre. Quand ça restait confiné à la TV, ça ne gênait pas. Pour le modèle américain, je ne ferai pas d’amalgame car je ne connais pas tous les tenants et aboutissants de leur paysage audiovisuel (l’influence de services comme Hulu ou Netflix, leurs réseaux de chaînes locales ou câblées, la quantité et la source des pubs, etc). On ne parle pas que de DVD mais aussi de droits de diffusion de ces produits à l’étranger. L’équation des diffuseurs est simple : piratage = moins d’audience TV / conso DVD = moins de ressources pub / revenus ventes DVD. Tant que c’était une part mineure de la population (geeks, fanboys) et qu’ils exploitaient moins le marché, ça n’avait pas d’importance. Là, à tort ou à raison, ils ne craignent pas d’être mal lotis mais d’être moins avantagés que ce qu’ils auraient dû l’être.

      Après, en ce qui concerne la qualité des séries en elle-même, on pourrait discuter. Par contre, ce qui est sûr, c’est que les moyens mis dans certaines séries ont subi une inflation importante, d’où une certaine rigueur de la part des diffuseurs et distributeurs. Ce qui m’a semblé symptomatique sans être lié au piratage directement, c’est la volonté financière de la chaine NBC la saison dernière (ou celle d’avant, je ne sais plus) de tenter de faire disparaitre 5 cases « séries » de sa grille au profit d’un talk show moins couteux : l’économie des chaines US a du aussi pas mal évoluer et se tendre de manière étonnante pour faire faire un choix aussi… particulier (et qui a bien foiré en l’occurrence). Dans tout ça, les vrais chiffres sont difficiles à cerner vu qu’on ne parle que de potentiel manque à gagner.

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